Selfies d’hier

Les selfies… de nos jours tout le monde connait ce phénomène qui consiste à se prendre soi-même en photo…Autrement dit, les selfies sont des autoportraits plus ou moins recherchés dont le but de cette pratique est de nous montrer comment on souhaite être vu, où et avec qui ou quoi.

On a souvent l’impression que les selfies sont arrivés avec la photographie numérique et les réseaux sociaux… Il n’en est rien ! Il faut remonter bien avant les années 60 et les Polaroïds… Il faut revenir au commencement de la photographie.

Retour aux sources :

Dès le début de la photographie, nous avons cherché à immortaliser ce qui nous entour et ce qui nous semble important. L’être humain a toujours prêté un grand intérêt pour lui-même, portant souvent des réflexions sur sa condition et sa place. Avec la photographie, une autre interrogation est venue s’y ajouter, celle de son image.

Depuis l’invention de la photographie au XIXème siècle, nous avons cherché des moyens de se prendre soi-même en photo : les autoportraits n’étaient plus réservés aux seuls artistes maîtrisant le dessin, la peinture ou encore la sculpture. Un scientifique pouvait faire son autoportrait tout comme un commerçant, un intellectuel…

L’ère de la photographie a ouvert l’accès à l’image à un plus grand nombre d’amateurs et de passionnés. Cela dit, même si leur nombre augmentait, il n’en restait pas moins assez restreint en comparaison à nos jours. A l’époque, l’accès à la photographie n’était pas aussi « facile » qu’aujourd’hui. En effet, il fallait maîtriser tout le procédé photographique, des réglages de l’appareil au développement des photographies. De plus, la photographie, n’était pas non plus aussi populaire, et elle était coûteuse en argent… C’était aussi une chose nouvelle, qu’il fallait maîtriser, améliorer, puis maîtriser à nouveau. C’était un savant mélange entre la science, la technique, et l’art.

Les autoportraits datant de la fin du XIXè et du début du XXè siècle, sont assez rares, et témoignent de cette réflexion que sont les selfies : comment je suis, avec qui, avec quoi et où. Quand la photographie est apparue, les gens avaient peu d’images d’eux-mêmes et les seules qu’ils avaient, étaient celles renvoyées par un miroir… quand on en avait un. Mais on ne pose pas devant un miroir, celui-ci ne vous immortalise pas, il n’est pas non plus un souvenir de vous par vous. A cette époque, faire un autoportrait photographique est un exercice sur soi et technique.

 

Les Cinq photographes de la Byron Company posent sur le toit du studio Marceau, vers 1920 (de gauche à droite) : Joseph 'Joe" Byron, Pirie MacDonald, « Colonel » Marceau, Pop Core et Ben Falk.
Les Cinq photographes de la Byron Company posent sur le toit du studio Marceau, vers 1920 (de gauche à droite) : Joseph ‘Joe » Byron, Pirie MacDonald, « Colonel » Theodore C. Marceau, Pop Core et Ben Falk.

La Byron Company, était à l’époque une équipe de cinq photographes connus pour avoir immortalisé la vie quotidienne à New-York. Ensemble, ils ont réalisé une centaine de selfies dans les années 20, dont quelques unes ont été exposées au Museum of the City of New-York (aujourd’hui leurs photos sont en ligne sur le site du Musée).

L’appareil portatif de l’époque était si lourd qu’il faut bien être deux pour prendre ce cliché comme en témoigne sa photo making-of, accompagnée d’une légende manuscrite « The way the photography was made on the roof of the Marceau Studio Fifth Ave(nue) opposite St Patrick’s Cathedral Déc. 1920″ ou comment la photographie a été faite sur le toit du studio Marceau, Cinq Ave(nue) en face de la cathédrale St Patrick Déc. 1920

Vue de côté de photographes posant ensemble pour une photo sur le toit de l'Atelier Marceau.
Vue de côté des photographes posant ensemble pour une photo sur le toit de l’Atelier Marceau.

Une analyse plus poussée montre en effet, qu’elle n’est pas réellement le making-of de la première photo : l’arrière plan ne correspond pas, il manque un des hommes, sans doute le photographe, pendant que ses camarades « rejouaient » la scène, et enfin un chapeau semble s’être « envolé ». Mais cette photographie a un intérêt indéniable dans le fait qu’elle nous révèle bien comment un selfie se faisait dans les années 20.

 

L’appropriation de son image :

Pour revenir à ce que j’écrivais plus haut sur la photographie ouvrant l’accès à l’image à un plus grand nombre, je vous invite à visiter le site de PetaPixel qui a rassemblé quelques uns de ces autoportraits d’inconnus ou artistes, photographes célèbres ou amateurs.

Cet autoportrait de femme, réalisé au début du XXème siècle, la révèle comme elle souhaite être vue ; et une des interprétations premières que l’on peut faire, au vu des photographies ornant son étagère, c’est qu’elle porte un intérêt certain à cette pratique.

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Si on prête un œil, un peu plus attentif aux deux selfies suivants, on notera la présence d’au moins une photographie sur chacun de ces clichés, témoignant également de leur intérêt pour la photographie.

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Des artistes ont même élargi leur champ de prédilection et usent de la photographie pour réaliser quelques uns de leurs autoportraits à l’instar du peintre belge Henri Evenepoel (1972-1899).

Henri Evenepoel

Si vous souhaitez voir encore quelques photos, le site Petit petit gamin offre une belle série d’autoportraits d’époque.

 

La recherche de l’originalité :

Outre le miroir de la maison, les photographes ont usé d’autres stratagèmes pour réaliser leurs selfies. Vivian Maier, photographe de rue, réalisait ses autoportraits en utilisant les réflexions des bâtiments.

Vivian Maier, Autoportrait avec un Rolleiflex TLR., 1954.
Vivian Maier, Autoportrait avec un Rolleiflex TLR., 1954.

En 1957, le photographe Arthur Rothstein a réalisé un autoportrait original, à l’aide d’une sphère déformant son reflet et l’arrière-plan. Cet effet semblable à une lentille de distorsion tend à rappeler l’œil humain.

Arthur Rothstein, Arthur Rothstein Photographing Buildings, 1957. Museum of the City of New York.
Arthur Rothstein, Arthur Rothstein Photographing Buildings, 1957. Museum of the City of New York.

Je voudrais finir cet article avec cet autoportrait de John Albok, tailleur de métier, datant de 1976. Je trouve cette photographie particulièrement touchante et emprunte d’une grande sensibilité. John Albok nous invite dans son univers, il aime son métier (remarquez le costard sur le mannequin, nous sommes dans son atelier), il aime la photographie (les cinq photographies derrière lui en témoignent, on y devine un coucher de soleil, et le portrait d’une petite fille).

John Albok, Self Portrait in Store with Camera, 1976. Museum of the City of New York.
John Albok, Self Portrait in Store with Camera, 1976. Museum of the City of New York.

Cette dernière photographie est pour moi unique, tout comme celles présentées tout au long de l’article… Aujourd’hui nous exposons dans des musées ou des galeries ces autoportraits d’hier, témoins de leur époque, alors que les nôtres, tous plus ou moins semblables, parcourent Internet et les réseaux sociaux, témoignant ainsi de la vision de notre siècle. Pour certaines personnes cela n’est que le reflet de notre narcissisme et de notre société devenue trop individualiste. Mais déjà à l’époque des daguerréotypes, cette pratique de l’autoportrait était qualifiée de narcissique, témoignant d’un amour de soi irrationnel. Personnellement, je serais plus de l’avis d’André Gunthert (enseignant-chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales) pour qui les selfies d’hier et d’aujourd’hui sont une forme d’expression sociale. Réaliser un autoportrait à notre époque soulève les mêmes questions qu’avant, celle de notre place dans la société, celle de l’image qu’on souhaite renvoyer… Avec l’évolution des technologies et le passage à l’ère numérique, nous sommes beaucoup plus nombreux à nous poser ces questions et à tirer notre autoportrait : qui je suis, où, avec qui, avec quoi. L’autoportrait reste et restera un exercice difficile en soi ; tout d’abord, il faut déjà s’accepter puis, c’est à vous d’en créer l’originalité… Cette originalité de votre selfie, tient en réalité à l’originalité de votre personnalité, nous sommes tous uniques et c’est « ça » qui fera de votre selfie, un autoportrait unique… enfin ce n’est que mon humble avis.

 

 

Sources :

PetaPixel / Petit petit gaminSelfie de la Byron Company / co.design / MCNY blog

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